Discours du Président du Parlement européen, David Sassoli, à l'occasion de la Journée de l'Europe 
 

Sassoli: Les mots avec lesquels Robert Schuman n'ont jamais eu autant de résonance qu'aujourd'hui

"L'Europe ne se fera pas d'un coup, ni dans une construction d'ensemble : elle se fera par des réalisations concrètes, créant d'abord une solidarité de fait."

Les mots avec lesquels Robert Schuman a ouvert sa déclaration le 9 mai il y a 70 ans n'ont jamais eu autant de résonance qu'aujourd'hui. Solidarité, égalité, conditions égales pour tous, tels sont les mots qu'il répète dans son discours, établissant ainsi les bases de la construction de la future Union européenne.

Et en parlant de solidarité, je ne peux que remercier toutes les ONG et associations qui aident nos citoyens, qu'ils soient européens ou non.

L'Europe, sortant d'une terrible guerre qui avait laissé des décombres et des blessures profondes dans la population, s'est relevée grâce à la clairvoyance politique de grands dirigeants politiques.

Des hommes qui repartent en remettant en ordre des concepts simples afin de rendre la construction européenne robuste. Tout d'abord, créer un espace de paix et de coopération entre des nations qui ont toujours lutté les unes contre les autres.

L'Union européenne a 70 ans et a déjà connu des moments difficiles. La grave crise économique de 2008, dont nous sommes sortis avec beaucoup de difficultés ; le Brexit, qui a entraîné le retrait d'un État membre ; et enfin, une pandémie qui fait plier les économies des différents États et de l'Europe dans son ensemble.

La crise actuelle est peut-être celle la plus profonde à laquelle nous sommes confrontés car elle touche tout le monde, personne n'est épargné, et elle montre encore plus à quel point nous sommes dépendants les uns des autres.

Nous sommes le plus grand marché du monde, nos économies sont profondément interconnectées et les problèmes d'un pays se reflètent dans tous les autres.
Cette crise nous apprend que ce n'est qu'ensemble que nous pouvons redémarrer. Le Covid-19 a mis à nu les certitudes de ceux qui pensaient que nous serions plus forts seuls. Cette réalité a fait voler en éclats cette perspective. La seule chose qui peut nous sauver et nous permettre de relancer nos économies et de protéger nos citoyens est de savoir que nous devons marcher ensemble, plus vite que par le passé. Mais sans une réponse commune, personne ne pourra s'en remettre.

Ces dernières semaines, nous avons pu prendre des mesures de confinement dans certains États sur la base des expériences de ceux qui ont été les premiers touchés ; nous avons fait l'expérience de la solidarité car l'aide est venue principalement de l'intérieur de l'Europe.

Nous avons mis à disposition, d'un pays à l'autre, des hôpitaux, des ressources humaines, des machines et du matériel médical grâce également au grand travail de la protection civile.

Les citoyens européens attendent beaucoup de l'Europe et nous devrons être à la hauteur de leurs attentes.

Le travail n'en est qu'à ses débuts. Nous devrons être capables de mobiliser une grande quantité de ressources qui pourront rapidement relancer une économie complètement bloquée. Et nous devrons le faire rapidement, car les citoyens, les entreprises ne peuvent pas attendre.

Nous avons une grande responsabilité devant nous. Nous devons protéger l'Europe et ses frontières des interférences extérieures, car à ce stade, nous sommes très fragiles et vulnérables et nous devons protéger et défendre notre patrimoine commun - culturel, industriel, touristique - et la richesse des différents États contre les actions spéculatives et prédatrices. Que les choses soient claires : nous ne voulons pas que l'Europe soit une terre de conquête, car si nous perdons notre valeur, nous pourrions devenir des assujettis et compromettre notre mode de vie.

L'Europe des 6 a parcouru un long chemin et compte aujourd'hui 27 pays. Et cela reste un exemple, si l'on considère les nombreux efforts déployés par les pays de la région des Balkans, tels que l'Albanie et la Macédoine du Nord, pour satisfaire aux critères du processus d'adhésion.

C'est un signal politique très fort. L'Europe est considérée comme un modèle économique et démocratique dans lequel il vaut la peine d'investir. Avec l'adhésion des Balkans occidentaux, l'espace politique et géographique européen coïncidera.

La crise économique et financière a entraîné une hausse du chômage et des inégalités croissantes, tant entre les nations qu'au sein de celles-ci. Nous devons redémarrer avec les jeunes et les femmes qui risquent d'être sévèrement pénalisés et auxquels nous devons apporter tout notre soutien pratique. Nous ne voulons pas que les acquis des femmes dans nos sociétés soit compromis et nous fasse revenir en arrière.

Nous sommes actuellement confrontés à un défi majeur : engager un plan de relance de l'économie européenne à la hauteur des besoins sans précédent engendrés par cette crise.

 Les prévisions économiques de printemps, présentées cette semaine par la Commission, indiquent déjà une situation de grand besoin, dans tous les États membres, mais pas de manière égale.

Le Parlement européen est prêt à contribuer à la définition du plan. En particulier, nous sommes prêts à négocier une nouvelle proposition de budget pluriannuel de la taille appropriée pour faire face à la crise actuelle. Et nous sommes prêts à négocier un instrument de relance qui permettra à l'économie européenne de se redresser rapidement avec des ressources réelles en se concentrant sur l'investissement.

Ce sont les 2 piliers à partir desquels nous devrons repartir pour façonner la nouvelle Europe, afin qu'elle soit de plus en plus leader dans la lutte contre le changement climatique, mais qu'elle soit aussi capable de mettre en place des politiques capables de garantir l'emploi, la croissance et une plus grande cohésion sociale. Les défis environnementaux et sociaux vont de pair. Le premier ne peut être résolu que si nous plaçons la réduction des inégalités sociales au cœur de l'action politique.  

Il y a un problème social majeur en Europe qui nous demande à travailler pour réduire les écarts. Il y a trop de disparité entre le nord et le sud, entre le centre et la périphérie. La réduction des disparités est essentielle pour relever les prochains défis communs.

Un grand effort devra être fait pour renforcer l'État social. Nous ne partons pas de zéro. Pensez aux millions de chômeurs aux États-Unis qui ont été licenciés du jour au lendemain et sans assurance maladie, laissés à eux-mêmes. Chez nous, la santé publique est une aide fondamentale, ainsi que de multiples mécanismes de soutien pour protéger la vie de nos citoyens. Nous ne partons pas de zéro, mais nous ressentons plus que jamais la nécessité de renforcer notre modèle social, qui est un atout primordial à défendre pour ne laisser personne de côté.

Aujourd'hui, sur la base des travaux réalisés au cours des derniers mois, nous aurions dû lancer la conférence sur l'avenir de l'Europe. Une conférence qui devait tracer les grandes lignes de la nouvelle Europe.

C'est l'ambition de cette législature et nous ne voulons pas y renoncer.

Mais nous sommes dans une situation que nous n'aurions pas pu imaginer il y a seulement deux mois. Et nous pouvons vraiment considérer que le processus de discussion sur l'avenir de l'Europe est ouvert avec la crise du Covid, parce que l'avenir du projet européen, de cette Union que la déclaration Schuman a prétendu être le mouvement continu de notre intégration, dépendra aussi des décisions que nous prendrons au cours de ces mois pour sortir de cette urgence. L'Europe se construit avec des difficultés, avec des crises qui font comprendre aux pays et aux opinions publiques combien leur unité est nécessaire.

C'est dans les difficultés qu'il faut faire preuve de courage et trouver les ressources nécessaires pour repartir à zéro. Et notre génération doit maintenant retrouver le courage de nos fondateurs, se tourner vers l'avenir commun de ce projet, que beaucoup dans le monde considèrent comme un exemple de paix, de solidarité et de prospérité.

Bien qu'il y ait parfois eu des incertitudes, des reculs, voire des erreurs, nous avons, au cours de ces 70 années, construit un monument que nous devons protéger. C'est le droit européen, la garantie du respect de la démocratie et de nos valeurs et la protection des libertés des citoyens européens.

Et la défense du droit européen passe avant tout par le respect des organes juridictionnels, au premier rang desquels la Cour de justice, dont les décisions sont contraignantes pour tous et que chacun doit s'engager à respecter.

S'il y a une chose que cette crise sanitaire a montré aux yeux des citoyens, c'est que l'Europe dispose déjà d'une grande ressource en son sein. Je parle de la société civile. Des femmes, des hommes, des jeunes gens, qui ont retroussé leurs manches et se sont rendus disponibles pour soutenir ceux qui étaient en difficulté. Et avec eux, nos jeunes, qui, en ces mois difficiles, ont été l'âme de nos familles et le moteur de la machine de la solidarité qui a produit la cohésion, la proximité, l'amitié et les liens d'une humanité extraordinaire.

Des personnes qui mettent avant tout l'intérêt commun et le courage d'aider et de se mettre à la disposition des citoyens européens et non européens, sur terre et en mer où tant de personnes continuent de mourir.  Il y a 70 ans, nous avons commencé par dire "plus jamais la guerre" ; 70 ans plus tard, nous devons dire "plus jamais la faim et plus jamais la mort en Méditerranée".

Les citoyens et la société civile sont le moteur du projet européen. Ce n'est qu'en partant de la base que nous pourrons réformer l'Union en plaçant les intérêts des citoyens européens au centre.

Il nous appartient de relancer le principe de la démocratie participative, tel que prévu par le traité, de permettre à un nombre croissant d'organisations et d'associations de citoyens de participer au processus décisionnel en portant à la connaissance de la politique les demandes les plus ressenties par les citoyens et de créer cette Europe plus juste, solidaire, inclusive, imaginée le 9 mai 1950.

Ce sont les valeurs à partir desquelles l'Europe doit repartir.

Et du plus haut point de cette crise, nous devrons véritablement relancer une grande réflexion sur l'avenir de l'Europe, une conférence qui soit à la fois inclusive et une occasion de changer et de moderniser nos instruments, pour les rendre plus adaptés aux défis que le monde globalisé nous réserve.

La démocratie ne s'est pas démodée, mais elle doit se moderniser pour continuer à être un outil d'amélioration de la vie des personnes. Notre conférence devra être le fruit d'un débat intense et ascendant, et non d'un cercle académique fermé ou d'un simple débat institutionnel.

Réformer la démocratie, tel est l'objectif à poursuivre. Et nous devons le faire en mettant en place des outils utiles avec des mécanismes de décision rapides. Le droit de veto, dans le fonctionnement du processus décisionnel européen, est un instrument anachronique et cette crise, avec la nécessité de prendre des mesures urgentes et opportunes, en est une démonstration claire.

Aujourd'hui, je voudrais m'adresser aux parlementaires et aux présidents des autres institutions de l'Union, en souhaitant à tous que, dans 70 ans, nous puissions dire qu'après Schuman, Adenauer, De Gasperi, Monnet, Spaak, d'autres hommes politiques ont également eu le courage de relever des défis difficiles... et ont eu la force de ne pas céder au conformisme et de renforcer la plus extraordinaire aventure politique de l'époque contemporaine.

Chers compatriotes européens, vive la démocratie et vive l'Europe !