L'Europe doit se tenir sur ses propres pieds  

 

L'Europe doit se tenir sur ses propres pieds  

Bruxelles  
 
 

S'exprimant lors du Forum de leadership intellectuel de la CPE, la Présidente du Parlement européen, Roberta Metsola, a souligné la nécessité de continuer à soutenir l'Ukraine pour une paix durable, d'investir davantage dans la défense avec une intégration plus profonde et de renforcer les alliances avec des partenaires stratégiques clés.

       

Je remercie le European Policy Centre d’accueillir ce forum à ce moment charnière que vit l’Europe.

Pour paraphraser Harold Wilson, qui parlait alors d’une semaine, on peut dire qu’aujourd’hui, une heure, c’est long en politique. L’important, maintenant, c’est comment l’Europe va réagir. De toute évidence, nous ne pouvons laisser d’autres décider de notre avenir. Tant que nous n’assumerons pas pleinement la responsabilité de notre sécurité, nous ne pourrons jamais nous sentir totalement à l’abri. Il n’y a donc que deux questions qui méritent d’être posées: comment et quand allons-nous y parvenir?

On peut dire, sans craindre d’exagérer, que ce moment est critique. Et à ceux qui aiment les slogans ternaires, je dirais que nous avons besoin de confiance, de courage et de coopération. 

Nous avons besoin de confiance, car nous devons être convaincus de la capacité de l’Europe à relever ce défi. Il suffit de voir comment nous nous sommes affranchis du gaz russe en un temps record. Cette détermination, nous devons aujourd’hui la mettre au service du renforcement de nos capacités de défense.

Nous avons besoin de courage, parce que la menace est grave et les attentes sont grandes, et nous devons avoir l’ambition et les outils nécessaires pour y répondre. Il n’est pas question que des considérations politiques à court terme compromettent notre sécurité à long terme. Cela signifie aussi que nous devons faire des choix difficiles pour préserver la sécurité de l’Europe dès aujourd’hui. 

Et enfin, nous devons renforcer la coopération, car c’est dans notre unité que réside notre force. Seuls, nous ne faisons pas le poids sur la scène internationale, mais ensemble, nous ne pouvons être ignorés. Mais peu importent les slogans: nous avons besoin de solutions concrètes et ambitieuses. Nous ne devons écarter aucune option. Comme pour la pandémie, des circonstances exceptionnelles appellent des décisions exceptionnelles.

Le Parlement européen est colégislateur et autorité budgétaire, et à ce titre, nous devons veiller à ce que notre législation, nos financements et nos politiques soient à la mesure de l’urgence du moment. Et je vous le dis sans ambages: nous ne reculerons pas devant cette responsabilité. C’est le Parlement qui donne aux décisions de l’Union leur légitimité démocratique. C’est aussi par cette voie et pour cette raison que nous arrivons, difficilement parfois, à constituer des majorités pour diriger la manœuvre. 

Au Parlement, notre priorité doit être l’Ukraine. Il est important de dire aux Ukrainiens qu’ils ne sont pas seuls. Nous continuerons à soutenir l’Ukraine pour une paix juste et durable, comme nous l’avons fait dès le premier jour. 

L’Ukraine, l’Europe et les États-Unis ont fait l’objet d’une pléthore de déclarations ces derniers jours. Mais en résumé, nous voulons tous la même chose en définitive: la fin de cette guerre et une stabilité durable. 

Nous voulons tous la paix en Ukraine. Mais cette paix doit être réelle: elle doit respecter la liberté, la dignité et la sécurité de l’Ukraine. 

Parce que ce qui était vrai il y a trois ans l’est encore aujourd’hui: si Kiev tombe, l’Europe et le monde seront moins sûrs et moins prospères. Le coût en serait considérablement plus élevé qu’aujourd’hui, pour nous tous et pour nos enfants.

Soutenir l’Ukraine, c’est faire en sorte que cela ne se produise pas. Ce soutien est nécessaire, pas par charité, mais parce qu’il est de notre devoir de préserver la sécurité de l’Europe, ce que nous devons continuer à faire.

Nous sommes tous déterminés à trouver une solution qui permette une paix véritable, qui dure et qui équilibre les responsabilités. En d’autres termes, une solution qui dissuade un agresseur de se contenter d’attendre quelques mois ou quelques années avant de reprendre sa campagne de conquête de nations souveraines, et qui garantisse l’indépendance de l’Ukraine, aujourd’hui et demain.

L’Europe doit aussi prendre résolument sa défense en main. Il nous faut deux choses: de la volonté et de l’argent.

Nous comprenons tous que, dans ce nouveau monde, l’Europe doit dépenser plus pour sa défense et améliorer l’interopérabilité de ses forces. Nous devons tous être prêts à prendre des décisions, aussi difficiles soient-elles, et mettre la main au portefeuille. Et c’est ce à quoi nous nous employons, par nos actes et non par des mots.

Depuis 2021, les États membres ont déjà augmenté leurs budgets de défense de 31 %. C’est bien, nous avançons dans la bonne direction. Mais nous savons que cela ne suffit pas encore. La Russie consacre 9 % de son PIB à la défense. Cela signifie qu’en trois mois, elle fabrique plus d’armes que nous en un an. Nous devons donc dépenser plus et dépenser mieux.

La sécurité n’est d’ailleurs pas le seul enjeu. Il est aussi question de la compétitivité européenne ainsi que de cette «autonomie stratégique» que nous avons quelquefois tendance à oublier. Bon nombre des technologies que nous utilisons aujourd’hui, comme le GPS, les drones et l’internet, sont nées dans le secteur de la défense. Or, aujourd’hui, nous achetons près de 80 % de nos équipements de défense en dehors de l’Union européenne. Investir davantage dans la défense européenne nous permettrait de stimuler l’innovation, de dynamiser notre économie et de créer des emplois hautement qualifiés en passant. 

Cela, le Parlement européen l’a compris. En tant que colégislateur, nous avons adopté des règlements pour augmenter la production de munitions et consolider notre industrie de la défense grâce à des acquisitions communes. Et nous l’avons fait en un temps record. Toute réaffectation de fonds en faveur de la défense dans l’actuel cadre financier pluriannuel passera devant le Parlement, et nous comptons bien attraper le taureau par les cornes. Nous entamons également la négociation du prochain CFP et nous avons donc une occasion en or de conformer notre budget à nos priorités stratégiques. De toute évidence, des instruments tels que le Fonds européen de la défense et le programme pour l’industrie européenne de la défense doivent être renforcés, dans l’immédiat comme à plus long terme.

Mais les fonds publics ne suffiront pas et nous devrons mobiliser rapidement des capitaux privés. C’est pourquoi le Parlement préconise de nouveaux instruments de financement. De nombreuses idées sont sur la table. Nous avons demandé à la Banque européenne d’investissement de revoir ses critères d’admissibilité afin que les équipements militaires (et plus seulement les biens à double usage) puissent bénéficier d’un financement. Si les choses ont effectivement commencé à bouger de ce côté, le rôle de la BEI pourrait encore être renforcé. La «clause dérogatoire nationale» est un outil très important qui donnerait aux États membres la flexibilité nécessaire pour investir dans la défense sans enfreindre les règles budgétaires. Toutes ces options seront examinées lors du Conseil européen extraordinaire qui se tiendra ce jeudi 6 mars. Comme je l’ai déjà dit, toutes les solutions doivent être envisagées.

Mais bien que le financement soit important – et c’est peu de le dire –, nous savons qu’injecter de l’argent ne suffira pas à résoudre le problème si nous ne changeons pas notre perspective commune sur la défense. Cela m’amène à mon troisième point: l’Europe doit aller vers une intégration plus poussée en matière de défense. 

À l’heure actuelle, la fragmentation nous coûte des milliards: selon les estimations, les pertes imputables aux redondances et inefficiences seraient comprises entre 25 et 75 milliards d’euros. Il est absurde qu’il y ait 178 systèmes d’armement différents en Europe, alors qu’il y en a 30 aux États-Unis. La solution est évidente: nous devons utiliser nos ressources de manière plus efficace. Il nous faut donc un marché unique de la défense, avec des règles plus simples pour nos entreprises. Cela permettrait de rationaliser la production, d’améliorer l’interopérabilité et de combler ces déficits de capacités critiques. Si nous avons réussi à le faire dans d’autres secteurs, nous pouvons aussi le faire dans la défense.

Enfin, nous devons renforcer nos alliances. Dimanche, lors du sommet de Londres organisé par le Premier ministre Keir Starmer et qui a réuni des dirigeants de l’Europe, du Royaume-Uni, de la Norvège et du Canada, nous avons vu l’unité en action. Ces partenaires stratégiques sont indispensables. Ce moment historique nous a incontestablement rapprochés, et il nous appartient d’en faire un tremplin. 

La relation transatlantique demeure évidemment essentielle. Les États-Unis comptent parmi les alliés les plus anciens et les plus proches de l’Europe, et notre partenariat importe aujourd’hui plus que jamais. 

L’Europe et les États-Unis ne tombent pas toujours immédiatement d’accord sur tout, nous n’adoptons pas toujours la même perspective, mais j’aimerais citer Thomas Jefferson, l’un des pères fondateurs des États-Unis, qui déclarait que «toute divergence d’opinion n’est pas une divergence de principe». Je suis convaincue que notre partenariat transatlantique perdurera. Il y a des choses que j’ai apprises à ne jamais sous-estimer: le courage et la bravoure des Ukrainiens, la capacité des États-Unis à négocier et à parvenir un accord, et la détermination des Européens à ne plus jamais laisser un Rideau de fer les séparer. 

L’OTAN sera toujours le socle de notre sécurité collective. L’UE et l’OTAN ont 23 membres en commun. Mais nos efforts doivent être complémentaires, pas redondants. Le sommet de l’OTAN qui se tiendra à La Haye en juin prochain jouera un rôle déterminant dans le renforcement du pilier européen de l’OTAN. Son secrétaire général, Mark Rutte, est d'ailleurs un allié de poids en faveur d’un meilleur alignement entre l’Union et l’OTAN. 

En dernière analyse, l’Europe doit devenir autonome. Cela signifie qu’il faut renforcer le soutien à l’Ukraine, augmenter les investissements dans la défense et intensifier la coopération afin que les pays qui souhaitent avancer plus vite puissent le faire. La route sera semée d’embûches, mais après tout, rien de grand ne s’est jamais fait sans difficultés.

Je crois en l’Europe. Je crois en notre capacité à nous défendre et à prendre notre avenir en main. L’heure est à l’action – une action ambitieuse, urgente et unifiée. Pour réussir, nous aurons besoin de confiance, de courage et, surtout, de coopération. Et à chaque nouvelle étape, le Parlement européen sera là pour mettre tout son enthousiasme et son efficacité au service de ce projet.

Je vous remercie.