Si l'Europe veut agir, elle doit être une Europe en mouvement - La présidente Metsola s'adresse au Sénat d'Espagne  

 

Si l'Europe veut agir, elle doit être une Europe en mouvement - La présidente Metsola s'adresse au Sénat d'Espagne  

Madrid  
 
 

S'adressant au Sénat d'Espagne à l'occasion du 40e anniversaire de l'adhésion de l'Espagne à l'Union européenne, la Présidente du Parlement européen, Roberta Metsola, a déclaré que dans ce nouveau monde, une chose était claire : l'Europe ne peut pas rester immobile. L'Europe doit passer à l'action.

       

Monsieur le Président du Sénat, cher Pedro,
Mesdames et Messieurs les membres du Sénat,
Mes chers concitoyens européens,
 
Je vous remercie pour votre invitation. C’est pour moi un plaisir de revenir en Espagne. Ici, j’ai toujours l’impression d’être à la maison.
 
En quarante ans, c’est une vie entière que nous avons vécue ensemble. Mais je ne suis pas venue pour évoquer le passé avec nostalgie. Je suis venue pour discuter avec vous de la meilleure manière d’affronter l’avenir ensemble.
 
Aujourd’hui, mon message est simple: ensemble, nous sommes l’Europe. Nous pouvons être fiers de nos liens et de ce que nous vivons et partageons ensemble. Ensemble, nous sommes forts. Ensemble, nous sommes une superpuissance économique et une référence en matière de valeurs au niveau mondial.
 
Nous avons besoin de l’Europe. Nos familles et nos industries ont besoin d’elle.
 
Notre mode de vie européen doit demeurer un point d’ancrage au milieu de l’instabilité du monde dans lequel nous vivons.
 
Mon message, empreint de cet espoir et de cette confiance véritables dans nos concitoyens, reste le même: nous sommes l’Europe. Et ensemble, nous sommes invincibles.
 
C’est un honneur pour moi d’être ici avec vous, dans cette salle chargée d’histoire. Je tenais à représenter le Parlement européen non seulement pour célébrer la réussite de l’intégration européenne de l’Espagne, mais aussi pour porter un regard lucide sur la situation actuelle de l’Europe, sur la voie qu’elle emprunte et sur la manière de montrer à la nouvelle génération, plus sceptique quant à notre place dans le monde, que l’Europe a toujours la confiance, la capacité et la volonté nécessaires pour façonner son propre avenir.
 
Car, aujourd’hui, ce n’est pas sur ses convictions que l’Europe s’interroge. Nous savons quelles sont nos valeurs. Le véritable enjeu est de savoir si nous sommes prêts à les défendre réellement, avec rapidité et courage, et si nous sommes prêts à prendre la pleine mesure de la période que nous traversons: il ne s’agit pas seulement d’un test, mais d’une véritable occasion pour l’Europe de grandir, de se renforcer et de préparer l’avenir.
 
Permettez-moi, au préalable, de dire quelques mots au sujet du tragique accident ferroviaire survenu près de Cordoue il y a quelques semaines seulement. Nos pensées vont aux personnes qui ont perdu la vie, à celles qui ont été blessées, ainsi qu’aux familles et aux populations qui sont encore sous le choc de ce drame. J’ai été très affectée par les récits que j’ai entendus, comme celui de cette petite fille de six ans qui se rendait à Madrid avec sa famille pour célébrer l’Épiphanie, et qui a été la seule survivante. Cette histoire m’a profondément marquée, et elle me hante encore.
 
Quelques jours plus tard, avec Sa Majesté le Roi Felipe, nous avons observé une minute de silence au Parlement européen à Strasbourg. C’était notre façon de manifester notre solidarité avec l’Espagne, et de montrer que l’Europe tout entière se tient aux côtés de l’Espagne dans les moments de tristesse comme dans les moments de fierté.
 
Ce matin, j’ai échangé avec des jeunes de Madrid. Nous avons eu une conversation très sincère, ouverte et véritablement réciproque sur l’Europe, le travail, la sécurité et le type d’avenir qu’ils imaginent. Je ne retiens aucun regard cynique de cette rencontre avec près de 400 jeunes, bien au contraire. Les jeunes attendent de l’Europe qu’elle se renforce, qu’elle prenne ses responsabilités et qu’elle agisse, tout comme les générations précédentes comptaient sur l’Europe pour façonner leur avenir.
 
Lorsque l’Espagne a choisi l’Europe en 1986, elle traversait un moment décisif pour sa démocratie. Cette décision était porteuse d’espoir et de confiance. L’Europe est devenue une notion concrète, une partie intégrante du quotidien de tout un chacun, qui oriente le travail, les études, les déplacements et l’esprit d’entreprise des citoyens, ainsi que la façon dont ils envisagent l’avenir. Je veux que l’Espagne continue de choisir l’Europe. 
 
L’économie de votre pays a plus que doublé, et des perspectives se sont ouvertes d’une manière qu’il aurait été difficile d’imaginer au moment de l’adhésion de l’Espagne à l’Europe. Lorsque le terrorisme de l’ETA a, pendant tant d’années, tenté de nous faire céder par la peur, ou lorsque les bombes d’Al-Qaida ont pris notre mode de vie et notre liberté pour cibles, nous avons tous été visés. L’Europe était déjà à vos côtés à cette époque, et elle l’est encore aujourd’hui.
 
Il ne s’agit pas d’une relation à sens unique: l’Europe a façonné l’Espagne, mais l’Espagne a aussi façonné l’Europe, en profondeur. Au cours des quarante dernières années, vous avez contribué à construire une Union plus ambitieuse, plus confiante, plus engagée et plus à l’écoute des citoyens, partout en Europe. Chaque jour, les députés espagnols au Parlement européen renforcent ce lien. Ils placent l’Espagne au cœur des débats européens, sont à l’origine de nombreuses lois que nous adoptons et veillent à ce que l’Europe tienne ses promesses de manière claire et concrète vis-à-vis des citoyens. Les Espagnols ont de quoi être fiers de leurs représentants.
 
Mais le monde qui nous entoure a changé. Radicalement. Nous vivons désormais dans un monde nouveau, marqué par la guerre qui ravage notre continent, par l’instabilité qui affecte nos pays voisins, par une concurrence mondiale grandissante, par une multiplication des catastrophes naturelles et par des évolutions technologiques rapides. Les citoyens que nous rencontrons en parlent. Ils le ressentent dans leur quotidien, au travers du coût de la vie, des prix de l’énergie, de l’accès au logement et de l’accès à des services abordables. La question de la sécurité est pour eux une source d’inquiétude; une inquiétude qui pèse chaque jour sur leurs décisions.
 
C’est dans ce contexte que Sa Majesté le Roi Felipe s’est exprimé devant le Parlement européen. Il a déclaré: 
 
“Nunca como en estos tiempos oscuros, ha sido la idea de Europa tan necesaria.”
 
En quelques mots, Sa Majesté a résumé la réalité à laquelle l’Europe est désormais confrontée, ainsi que l’urgence qui caractérise la période que nous vivons. Il nous a rappelé que l’heure n’est ni à l’hésitation, ni à la complaisance, mais qu’il est temps de prendre ses responsabilités. Son message est clair.
 
Dans ce nouveau monde, une chose est sûre: l’Europe ne peut pas rester passive. L’Europe doit agir. Le Groenland en a été l’exemple.
 
Et c’est exactement ce que nous avons fait. Nous sommes restés solidaires dans notre soutien à l’Ukraine et continuerons de l’être. Nous avons coopéré plus étroitement que jamais en matière de défense. Nous avons créé de nouvelles perspectives commerciales. Et nous avons commencé à lever les obstacles qui freinaient les citoyens et les entreprises.
 
Pourtant, force est de constater que cela ne suffit pas. Les changements qui se produisent autour de nous sont plus rapides que nos prises de décisions. Et si l’Europe veut être maîtresse de son destin, nous devons nous préparer. Nous devons nous préparer à penser plus grand, à agir plus vite et à accepter l’idée que le progrès commence souvent avec ceux qui sont prêts à avancer ensemble. 
 
C’est ce pragmatisme réaliste, je l’appellerais ainsi, qui doit définir notre approche. 
 
Dans les pays du Benelux, dans la région de la Baltique, ou encore ici, sur la péninsule ibérique, les États membres renforcent leurs liens, et ce, dans tous les secteurs, de l’énergie à la défense en passant par les transports. 
 
Que ce soit à travers le marché unique, l’espace Schengen, l’euro ou les élargissements successifs, l’Europe n’a cessé de se développer grâce à certains pays qui ont choisi de montrer la voie, et à d’autres, qui se sont joints à eux lorsqu’ils se sont sentis prêts. C’est ainsi que l’Europe avance. C’est ainsi que nous grandissons: en choisissant l’art du possible et non en redoutant le changement.
 
Nous vivons de nouveau un moment charnière. Nous y faisons face aujourd’hui.
 
Les citoyens en sont conscients. Ils souhaitent une Europe qui préserve et garantisse la sécurité des personnes, qui leur facilite la vie, qui crée des opportunités, qui promeuve des emplois de qualité et qui soutienne la population lorsque des crises surviennent. Ils souhaitent une Europe qui aborde la question des migrations de manière juste, mais ferme. Ils ont voté pour une Europe à l’écoute et pour une Europe qui agit. Et si l’Europe veut agir, elle doit évoluer.
 
Il n’est pas facile de répondre à ces attentes. Cela implique, quoi qu’il en coûte, de saisir tous les enjeux et d’oser prendre les décisions qui orienteront l’avenir de l’Europe.
 
Cela implique d’enfin achever le marché unique en supprimant les barrières qui fragmentent encore notre économie et freinent la croissance, les investissements et la concurrence. En particulier dans des secteurs stratégiques tels que les télécommunications, où l’échelle, les investissements transfrontières et la concurrence réelle sont essentiels si l’Europe veut être compétitive sur la scène internationale.
 
Cela implique de prendre au sérieux les questions liées au secteur bancaire, aux marchés des capitaux et à l’union de l’épargne et des investissements, afin que l’épargne européenne soit canalisée vers l’innovation européenne, et que les entreprises européennes puissent croître et se développer ici, en Europe, sur ce continent. Cela implique de mettre réellement en œuvre des initiatives telles que le 28e régime et la Bourse européenne.
 
Cela implique de construire une véritable union de l’énergie, de mieux connecter nos réseaux, de renforcer la sécurité de l’approvisionnement et de faire baisser les prix pour les familles et les entreprises.
 
Cela implique de mettre en œuvre le pacte européen sur la migration, de combler les lacunes et de lutter ensemble contre la migration illégale, afin de trouver des solutions communes ancrées dans nos valeurs, de manière à la fois juste et ferme. Cette approche répond à l’une des principales préoccupations des citoyens, sur une question qui touche tous les États membres.
 
Répondre à ces attentes implique également de renforcer le rôle de l’Europe dans le commerce mondial, en s’appuyant sur des partenariats avec des pays et des régions tels que le Canada, le Mexique, le Mercosur, le Golfe et l’Inde, tout en explorant de nouvelles voies dans le cadre de notre alliance avec les États-Unis. La relation transatlantique reste le partenariat économique le plus important au monde. Elle a du sens sur les plans à la fois économique et stratégique, parce qu’elle a préservé la paix et la prospérité pendant des décennies. Mais cela n’est possible qu’à condition de faire preuve de respect et de compréhension mutuels. Lorsque nous sommes confrontés à des difficultés, nous devons nous appuyer sur la clarté morale et la détermination qui nous ont toujours caractérisés.
 
Pour saisir tous les enjeux, nous devons également adopter une approche constructive et avoir confiance en nos relations avec le Royaume-Uni. Dix ans après le Brexit – dix ans déjà – et dans un monde qui a profondément changé, l’Europe et le Royaume-Uni doivent trouver une nouvelle façon de travailler ensemble, dans les domaines du commerce, des douanes, de la recherche, de la mobilité, ainsi que de la sécurité et de la défense. Il s’agit de regarder vers l’avenir et de prendre les mesures les plus appropriées pour l’Europe et pour le Royaume-Uni aujourd’hui. Il est temps d’exorciser les fantômes du passé, de relancer notre partenariat et de trouver des solutions ensemble. Seul un pragmatisme réaliste, ancré dans nos valeurs, nous permettra d’avancer collectivement.
 
Répondre à ces attentes implique aussi de prendre les mesures qui s’imposent pour renforcer la défense européenne, pour améliorer nos propres capacités et notre coopération, et pour resserrer nos liens avec nos alliés de l’OTAN, afin que l’Europe, dont nous sommes les représentants, puisse mieux protéger ses propres citoyens. Nous ne pouvons ignorer la réalité de notre époque, ni la nécessité vitale d’agir avec détermination. Car l’Europe est à un tournant de son histoire. 
 
La question de la sécurité implique également de prendre l’élargissement au sérieux. De nombreux pays des Balkans occidentaux sont prêts à aller de l’avant, et l’Europe doit l’être aussi. L’élargissement n’est pas une œuvre de charité. Il constitue l’un de nos outils géopolitiques les plus puissants. Il n’existe aucune garantie de paix plus forte et plus pérenne que celle d’intégrer à l’Union européenne des pays qui partagent pleinement nos valeurs.
 
Être lucide quant à la situation actuelle implique également d’agir lorsque les circonstances l’exigent. Prenez l’exemple de l’Iran. Le Parlement européen a insisté pour que le Corps des gardiens de la révolution islamique soit désigné comme une organisation terroriste. Il a finalement été tenu compte de cette demande dans la décision prise à l’unanimité la semaine dernière. À cet égard, je remercie aussi l’Espagne; je suis fière que nous ayons mené cette initiative. Car cela signifie que l’Europe a pris ses responsabilités, et qu’elle l’a fait dans un esprit de solidarité. Cette mesure a permis d’entamer la capacité du régime iranien à agir en toute impunité, en coupant ses sources de financement et en montrant très clairement que l’Europe ne sera jamais un refuge pour les auteurs de crimes atroces.
 
Lorsque l’Europe agit collectivement, comme nous l’avons vu avec le Groenland il y a trois semaines, ou avec l’Iran la semaine dernière, lorsque nous agissons collectivement, nous sommes d’une efficacité redoutable. 
 
Nous savons que l’Europe ne fonctionne que lorsque les citoyens se sentent connectés à elle, lorsqu’ils se reconnaissent en elle, lorsqu’ils constatent que les décisions prises sont celles qu’ils défendaient et qu’ils nous ont demandé de prendre, et lorsqu’ils observent des résultats tangibles dans leur vie quotidienne. Dès lors que ce lien se distend, les citoyens se détournent. En toute franchise, c’est un luxe que l’Europe ne peut pas se permettre. C’est pour cette raison que le Parlement européen est un vecteur essentiel, pour vous comme pour les citoyens que vous représentez, dans les décisions que nous prenons.
 
Voilà donc, en quelques mots, la tâche qui nous attend. Nous devons être à la hauteur des enjeux actuels. Nous devons mettre nos valeurs en pratique. Nous devons nous adapter à ce nouveau monde sans sacrifier l’essence même de ce qui rend l’Europe digne d’être défendue. Et nous devons accomplir tout cela ensemble.
 
Je le répète, et je terminerai là-dessus: nous sommes l’Europe. Et ensemble, nous sommes invincibles.
 
Vive l’Espagne!
Vive l’Europe!