S’adressant aux étudiants de l’Université de Stanford, en Californie, la présidente du Parlement européen, Roberta Metsola, a affirmé que l’avenir était un destin à construire et à partager ensemble.
Bonjour à toutes et à tous. Je me réjouis d’être aujourd’hui à Stanford. Je sais que certaines et certains d’entre vous passent leurs examens dans quelques semaines. Merci, donc, de prendre le temps d’être ici – et bonne chance à vous! Je suis venue dans la baie de San Francisco pour rencontrer des femmes et hommes politiques, ainsi que des entreprises et des cadres de la tech, pour parler d’IA, de relations commerciales et des décisions qu’il nous revient de prendre pour défendre nos sociétés ouvertes et démocratiques au cours de la prochaine décennie. Il m’apparaît naturel de démarrer ma visite ici, sur ce campus, où réflexion et création vont de pair, et où peut-être la grande idée qui nous emmènera vers un nouveau futur s’élabore en ce moment même dans l’esprit de l’un ou l’une d’entre vous. Vous le savez mieux que personne: l’innovation américaine n’a jamais fleuri dans l’isolement. Cette université et cette vallée ont été nourries de l’intense circulation des talents, des idées et des entreprises humaines entre l’Europe et les États-Unis. Je pense aux pionniers d’origine européenne dont le travail a jeté les bases de l’ère informatique, aux ingénieurs qui ont traversé l’Atlantique et envoyé les premiers hommes sur la Lune, aux précurseurs qui ont trouvé ici, dans la Silicon Valley, les capitaux, la culture et la liberté de construire sans limites. Et l’histoire continue. Notre partenariat a toujours été bâti sur ces circulations transatlantiques, de personnes, d’idées et de valeurs. Il ne se limite pas à l’innovation. Ensemble, nous avons jeté les bases de l’économie moderne, créé les institutions qui garantissent la paix et donné à des générations la chance de vivre plus libres que celles qui les ont précédées. La relation entre l’Europe et les États-Unis est la plus fructueuse de l’histoire moderne. Je suis ici pour dire qu’approfondir cette relation, sur la base d’une vision fondée sur nos valeurs communes, la rendra plus fonctionnelle pour nos concitoyens. Et aussi qu’elle revêt une importance inédite. L’époque que nous vivons sera un jour étudiée et analysée, car la révolution technologique redéfinit tous les aspects de nos vies, car les conflits en cours bouleversent l’ordre du monde que nous croyions connaître, car nos démocraties sont sous la pression de ceux qui souhaitent les voir échouer. L’heure est venue de prendre des décisions importantes, audacieuses et parfois difficiles. Et le risque de prendre le mauvais chemin est plus grand que jamais. La voie que nous avons choisie, celle de sociétés libres, démocratiques et ouvertes, doit produire des résultats, pour les familles qui ont des factures à payer, pour les personnes qui veulent savoir que leurs emplois existeront toujours l’année prochaine, pour les populations qui veulent se sentir en sécurité, pour les étudiants qui entrent dans un monde qui leur apparaît plus incertain que celui dont leurs parents avaient hérité. Si la voie que nous suivons ne répond pas aux questions qui nous sont posées, nous ne pourrons pas nous étonner de voir nos concitoyens se détourner de nous. Nous avons bien vu ce qui arrive quand nous ne répondons pas présents: certains citoyens se réfugient dans les extrêmes et se laissent parfois séduire par ceux qui promettent de tout détruire et avancent des solutions simples, mais fallacieuses, dans un monde bien plus complexe que cela. Les forces politiques ont trop longtemps ignoré ces signaux d’alerte. Nous les avons relativisés. Nous nous sommes tus quand nous devions réfuter ces récits. Il est temps de changer de cap. Nous devons donner aux citoyens une raison de voter pour quelque chose, plutôt que contre. Nous devons prouver, par des résultats visibles et tangibles, qu’il est plus avantageux de construire ensemble que de détruire. Notre partenariat transatlantique, qui nous lie depuis plusieurs générations, en est l’exemple le plus convaincant. En son cœur réside une promesse faite à nos concitoyens: par la coopération, nous pouvons garantir la sécurité, la prospérité et la liberté – ce qu’un pays isolé ne saurait assurer. Cette promesse, nous l’avons tenue, et nous devons continuer à la tenir. Pour ce faire, nous devons aujourd’hui prendre en compte trois dimensions. Premièrement, la technologie. Les économistes sont unanimes à estimer que les perspectives de croissance pour la décennie à venir résident dans l’innovation numérique, la technologie et les industries qui les sous-tendent. Là se décide l’avenir. Mais je serai très franche: pendant de trop nombreuses années, l’Europe a perdu le fil. Nous avons laissé une génération d’innovateurs nous quitter et des entreprises nées dans nos universités grandir ailleurs. Mais cela a été pour nous un électrochoc. L’Europe, c’est certain, a ouvert les yeux. Nous avons réduit la bureaucratie, simplifié nos réglementations, investi dans l’énergie et les infrastructures et orienté des billions d’euros d’épargne européenne vers les innovateurs qui en ont besoin. Tous ces efforts commencent à payer. Des personnes comme Yann Le Cun ou Arthur Mensch, de Mistral AI, qui peuvent aller où elles veulent, choisissent l’Europe. Les créateurs d’entreprises avec lesquels je discute à Varsovie, Tallinn, Paris ou Amsterdam ne se demandent plus s’ils doivent partir, mais à quel rythme ils pourront grandir dans leur pays. La Silicon Valley sera toujours la Silicon Valley. L’Europe est encore en train d’apprendre cette culture de rêver à grande échelle, de prendre des risques, d’investir – même si l’on est un citoyen lambda – et d’assumer la responsabilité de son avenir financier. Toutefois, nous faisons des progrès – à notre manière, mais avec le sentiment d’urgence qu’exige le moment. Il est coutume de dire que l’Amérique innove pendant que l’Europe règlemente. La formule est belle, mais démodée. Nous sommes tous confrontés aux mêmes questions. Comment tirer parti de technologies qui évoluent plus rapidement que notre capacité à les régir? Comment protéger nos concitoyens des abus, de la désinformation qui met déjà à mal les processus démocratiques, des risques – réels et croissants – pesant sur la vie privée, sans tuer dans l’œuf les innovations mêmes que nous tentons d’encourager? L’année dernière, les États américains ont adopté pas moins de 145 textes législatifs relatifs à l’IA. Une entreprise d’IA a même interrompu la mise sur le marché de l’un de ses modèles car elle s’inquiétait des risques. Elle a eu ce réflexe car la technologie ne porte ses fruits que si les personnes ont confiance en elle, et aujourd’hui cette confiance est fragile: 57 % des Américains estiment que l’IA présente des risques élevés pour nos sociétés; ils sont plus nombreux à penser cela que les Européens. Ce chiffre devrait nous interpeler et nous faire réfléchir. C’est la manière dont nous régissons aujourd’hui ces technologies qui déterminera si elles serviront ou non la démocratie, si elles autonomiseront ou marginaliseront les personnes. Les normes que nous fixons aujourd’hui auront des répercussions sur les générations suivantes. Elles seront plus robustes, plus légitimes et plus durables si l’Europe et les États-Unis les fixent ensemble. La deuxième dimension de notre partenariat est le commerce. L’économie transatlantique génère plus de 8 billions d’euros – presque 10 billions de dollars – de ventes commerciales chaque année, elle soutient 16 millions d’emplois et elle constitue un tiers du PIB mondial. Marchandises, services, investissements, recherche, chaînes d’approvisionnement reliant nos usines, nos laboratoires et nos centres financiers: notre relation économique est sans commune mesure dans l’Histoire. Sur les deux rives de l’Atlantique, nos entreprises ont besoin – tout particulièrement dans la période actuelle – de prévisibilité et de pouvoir investir, embaucher et planifier en toute confiance, sans voir l’avenir comme incertain. À cet égard, nous avons une bonne nouvelle: la semaine dernière, le Parlement européen a approuvé les termes de l’accord commercial entre l’Union et les États-Unis, et d’ici quelques jours, nous le mettrons aux voix. Il offre une nouvelle base à nos relations, une base de respect mutuel et d’intérêts communs. Les guerres commerciales ne profitent à personne, tandis qu’avec cet accord, nous sommes tous gagnants. Je rencontrerai demain des entreprises européennes présentes aux États-Unis, et je sais que c’est ce qu’elles attendaient. Quand une des rives de l’Atlantique se renforce, l’autre se renforce aussi. Dans notre relation, il en a toujours été ainsi. Cela m’amène au troisième pilier de notre partenariat, celui qui rend tout le reste possible: la liberté, la paix et la stabilité, ainsi que notre capacité à les garantir ensemble dans un monde moins prévisible qu’auparavant. Je veux ici évoquer brièvement l’Iran. Laissez-moi tout d’abord saluer le courage du peuple iranien. Celles et ceux qui exigent dignité et liberté doivent savoir que l’Europe les entend. Depuis 47 ans, le régime iranien fait de la théocratie une arme de répression contre les femmes, il pend les dissidents du haut de grues, il finance des mouvements auxiliaires pour semer la terreur au Moyen-Orient et il massacre des milliers de femmes et d’hommes dont le seul crime était d’être descendus dans la rue pour se compter. Je sais que nous approchons de la conclusion d’un accord, mais quelle que soit la suite des événements, ces 92 millions de femmes et d’hommes sont au premier rang de mes préoccupations. Nous le constatons aujourd’hui: l’instabilité dans le golfe Persique ne reste pas confinée à cette région. Nous la voyons se répercuter sur les prix de l’énergie, les chaînes d’approvisionnement et le coût de la vie pour les ménages et les entreprises de part et d’autre de l’Atlantique. Pour rétablir la stabilité, il nous faut coopérer, comme nous avons toujours su le faire aux moments déterminants. Nous nous savons à la hauteur des événements, car nous l’avons déjà été. Un matin de février 2022, des chars sont entrés en Ukraine pour tenter de redessiner par la force la carte de l’Europe. Il s’agissait d’une attaque directe contre tout ce que l’Europe et les États-Unis avaient construit ensemble depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. La question à laquelle nous avons alors été confrontés était la suivante: nos engagements tiennent-ils quand l’heure est grave? Ils ont tenu, car nous avons tenu ensemble. Dès le tout premier jour, nous nous sommes tenus aux côtés de l’Ukraine, et nous continuons de la soutenir. Notre objectif est celui d’une paix juste et durable. Pas d’une pause en attendant la prochaine attaque, mais d’un règlement équitable et pérenne, qui rende le monde plus juste. Pour ce faire, l’Europe et l’Amérique doivent rester sur la même ligne, faire preuve de sérieux et renoncer aux facilités qui mettraient tout le monde en danger. Rappelons le principe: «Rien ne doit être décidé sur l’Ukraine sans l’Ukraine». Dans le même temps, l’Europe sait que la sécurité que nous avions crue acquise n’a jamais rien eu d’automatique et que les États-Unis n’ont pas vocation à porter seuls ce fardeau. Les pays européens s’approchent aujourd’hui de l’objectif fixé par l’OTAN de consacrer aux dépenses de défense 5 % de leur PIB. Nous investissons davantage, produisons davantage et prenons en charge notre propre sécurité à des niveaux qui auraient semblé inatteignables voilà encore quelques années. Notre génération politique a pris cet engagement, et nous le tiendrons. Pensons aux résultats déjà produits par notre partenariat transatlantique: il a fait renaître un continent de ses cendres; il a tenu bon au cours de la longue guerre froide; il a envoyé des êtres humains sur la Lune et fait entrer le monde dans l’ère informatique; il a garanti des décennies de paix et de liberté telles que les précédentes générations n’en avaient jamais connu. Rien de tout cela n’était écrit à l’avance. Rien de tout cela n’était acquis. Tout cela s’est produit car deux continents, liés par des valeurs communes et la croyance en un objectif commun, ont décidé, avec constance, dans les périodes les plus sereines comme dans les temps les plus rudes, d’agir ensemble pour faire progresser la démocratie. C’est cet état d’esprit qu’il faut avoir aujourd’hui. Des deux côtés de l’Atlantique, les citoyens souhaitent les mêmes choses: un bon travail, le sentiment d’être en sécurité, un coût de la vie raisonnable et l’espoir que leurs enfants auront une vie un peu meilleure qu’eux-mêmes. La voie que nous suivons vise à répondre à ces attentes, comme elle l’a toujours fait lorsque nous avons le courage de la défendre et de regarder l’avenir ensemble, plutôt que séparément. Voilà ce que j’avais à vous dire. Vous savez ce que j’espère pour nos magnifiques continents. Je me réjouis désormais d’entendre ce que vous avez à me dire. Je vous remercie.